LA RADIO DE LA JEUNESSE GUINÉENNE

De la violence sexuelle à l’animalité sur les réseaux sociaux: pornographie ou réalité?

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Dr.Abdoulaye Wotem Sompare( Doyen de la Faculté des Sciences Sociales de l’Université Kofi Annan de Conakry.)
Dr.Abdoulaye Wotem Sompare( Doyen de la Faculté des Sciences Sociales de l’Université Kofi Annan de Conakry.)

Depuis deux jours il y a , en Guinée, une vidéo qui est largement diffusée sur les téléphones portables et sur les réseaux sociaux. Il s’agit des images pornographiques d’une jeune femme guinéenne qui est en train d’être violée par deux hommes- bourreaux, âgés d’une quarantaine ou cinquantaine d’années. De telles images cruelles témoignent, encore une fois, de la violence basée sur le genre dont sont régulièrement victimes nos sœurs, nos filles et nos amies. La violence basée sur le genre désigne toutes les souffrances physiques et morales infligées aux femmes en raison de leur appartenance sexuelle. De telles images malsaines, abominables et honteuses, qui ne doivent pas nous laisser indifférentes, sont malheureusement entretenues par les réalités de notre société, que nous avons tolérées en raison de la permissivité et du mimétisme ambiants.  Notre propos ici n’est pas de faire du sociologisme, en tentant d’expliquer à tout prix tous les comportements des individus par les réalités socioculturelles. D’ailleurs, comme le disait un homme politique français, « à force d’expliquer l’inexplicable, on finit par accepter l’inacceptable ». Ces images qui circulent sont insoutenables et inadmissibles. Les deux bourreaux qui ont violé et ceux qui ont mis ces images en ligne ont commis des crimes qui doivent être poursuivis. Ce fait divers nous amène d’ailleurs à réfléchir pour comprendre comment nos filles peuvent se retrouver dans de telles situations.

 

En Guinée, le corps des filles, mis en scène à travers leur mode vestimentaire, est réduit à un objet de spectacle et de fantasmes qui alimentent la libido masculine. Ainsi, au lieu de valoriser leur beauté, un tel habillement contribue plutôt à la dégradation de la condition féminine, où les filles sont réduites à un objet de plaisir des hommes et de démonstration de leur pouvoir matériel et financier. Certes, les jeunes filles peuvent se sentir plus désirées quand elles sont habillées de manière décolletée et provoquante, mais elles ne s’aperçoivent pas qu’elles sont plutôt assimilées à des proies, à conquérir comme des trophées. En Guinée, beaucoup de jeunes femmes sont désormais porteuses de ces fausses valeurs, qui se traduisent par l’achat de beaux vêtements et de produits de beauté de luxe, dont leurs familles n’ont pas les moyens. Elles adhèrent, à leur insu, à un style de vie de la bourgeoisie de consommation des Etats africains, composée essentiellement de prédateurs de l’économie responsables du sous-développement africain. C’est en adhérant à ce mode de vie avec la complaisance, voire la complicité de certains parents, que les jeunes filles cherchent à tout prix des relations avec des hommes aisés qui peuvent les entretenir. Parmi ceux-ci, il y a beaucoup de nouveaux riches arrogants. C’est ainsi qu’elles se retrouvent dans le cercle vicieux de la prostitution informelle, inconsciente ou consciente. Si la prostitution ne concernait que les filles pauvres des bas quartiers et des bidonvilles des Conakry, elle touche désormais de plus en plus les filles issues de familles relativement aisées. Ces dernières se prostituent pour accéder à des produits de luxe, tels que les mèches, qui coutent jusqu’à trois millions, alors que le salaire d’un cadre supérieur guinéen n’atteint même pas ce montant.  A notre avis, la seule manière d’aider nos sœurs à sortir de cette prison consiste d’abord à supprimer cette économie de beauté artificielle, ce qui n’est pas possible sans la participation des parents qui tolèrent, avec beaucoup de complaisance, les accoutrements de leurs filles. Par exemple, comment un père de famille peut-il tolérer que sa fille, qui ne travaille pas, porte un ensemble vestimentaire (y compris la coiffure)de la valeur de cinq millions, ce qui correspond à deux mois de son salaire s’il est cadre supérieur de la fonction publique, sans parler des parents ouvriers informels ou chômeurs, beaucoup plus nombreux en Guinée ? Les parents ont donc un grand rôle à jouer afin de mettre leurs filles à l’abri de certaines tentations, à travers la  surveillance, la répression, mais aussi l’éducation et la communication. Si nous ne pouvons pas interdire ces  produits de luxe, il faut au moins les saboter, en utilisant les media et le théâtre pour se moquer de la vision sérieuse de cette course effrénée de nos filles vers la beauté artificielle qui devrait  leur procurer  un mari ou un amant nanti.

 

Nous devons également amener les jeunes à faire un bon usage de la nouvelle technologie qui, au lieu d’être un moyen d’accès aux informations et aux connaissances, a des effets pervers négatifs plus nombreux que son utilité pour la jeunesse guinéenne. Il est devenu, pour ces derniers, un refuge ou une échappatoire où ils se croient permis de tout faire.  Les jeunes en phase de socialisation, qui ont besoin d’être encadrés, échappent complètement au contrôle des parents. Nous continuons d’éduquer les jeunes selon la tradition, comme si les téléphones portables et l’internet n’existaient pas dans notre monde mondialisé, qui est devenu un village planétaire. Il est donc urgent de prendre en compte rapidement ces paramètres de la nouvelle technologie dans l’éducation des enfants. L’usage des  réseaux sociaux est un  couteaux à double tranchant qui, d’un côté, permet à tout le monde de se construire une image valorisante, mais qui, d’autre part, peut aussi se retourner contre  les usagers, en les humiliant jusqu’à les amener au suicide, comme cela arrive dans certains Pays européens. Il y a aussi un phénomène de curiosité et de voyeurisme qui entretient de tels phénomènes : cela nous concerne tous, car si nous ne regardons pas de tels phénomènes, les intéressés ne vont pas filmer et diffuser. C’est pourquoi il faut des mécanismes de régulation et de contrôle social, pour limiter cette curiosité, morbide mais humaine, qui amène les individus à regarder de telles scènes. Ces mécanismes existent déjà à la télé, où la pornographie n’est pas diffusée, mais sont  pratiquement absents sur l’internet, si bien que les réseaux sociaux sont en porte-à-faux avec les mécanismes de contrôle social de nos sociétés. De tels mécanismes sont encore plus nécessaires lorsque de telles scènes pornographiques visent à humilier une personne.

 

Quant aux deux violeurs, ils se sont vraiment rabaissés dans cette vidéo où ils apparaissent comme deux males qui s’acharnent sur une femelle réduite en proie, d’où le caractère animalier de leur comportement. Ces images sont dignes d’un véritable film pornographique, qui contribue à rabaisser l’homme qui se distingue des animaux inférieurs par le tabou de l’inceste et la pudeur qui entoure la sexualité. Comme l’explique Claude Lévi-Strauss, la civilisation commence avec le tabou de l’inceste, car, à travers l’interdiction d’avoir des relations avec des femmes très proches (la femme, la sœur, la fille) l’homme ne se comporte plus comme un animal, dont la sexualité est guidée seulement par l’instinct. Au contraire, grâce  à la culture, l’homme a pu maitriser ses pulsions sexuelles. Il va jusqu’à donner des fonctions à sa sexualité au-delà de la reproduction biologique, notamment à travers la filiation, le lien social construit avec l’échange des femmes à travers le mariage et la transmission de l’héritage. Dans ce cas, en voulant jouir sexuellement de leur victime, pour satisfaire leur fantasmes et exprimer en même temps   leur puissance matérielle et financière (la scène a lieu dans un hôtel de luxe),  ils ont infligé  à cette femme une violence physique et morale qui risque de la détruire et d’humilier sa famille. Or,  les deux bourreaux violeurs  se sont rabaissés du même coup et ils ont humilié également leurs proches. C’est pourquoi tous les citoyens de la Guinée et du monde, ayant des sœurs, des filles, des nièces,  doivent se lever pour exprimer leur indignation face à de telles images abominables. Il faut aussi commencer à saboter de telles tentatives d’humiliation, en supprimant ces images des téléphones, en évitant de les partager et de les faire circuler.

Dr.Abdoulaye Wotem Sompare( Doyen de la Faculté des Sciences Sociales de l’Université Kofi Annan de Conakry.)

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